Chez nous, et durant ces dernières années, le phénomène de la toxicomanie, loin d’être spécifique à une couche sociale précise, prend des proportions de plus en plus alarmantes. Avec des facteurs favorisants d’un milieu à un autre, il puise dans toutes les franges de la société. Devant des « prédateurs » chevronnés, les adolescents, notamment ceux issus de familles démunies, sont généralement les plus fragiles et plus apprêtés, mais ne peuvent, sauf exception, se permettre des drogues qui coûtent cher. Et c’est justement le drame dans la mesure où, si les toxicomanes de milieux florissants peuvent payer rubis sur l’ongle leur voyage dans l’au-delà, nombreux sont ceux qui versent dans les cambriolages et les agressions pour s’en acquitter. Dans ce sillage, pour s’en procurer des psychotropes, certains dealers sont constamment au guet aux alentours de l’établissement hospitalier spécialisé dans la santé mentale où les malades sont carrément délestés de leurs médicaments quand ils ne sont pas accompagnés, et c’est généralement le cas, selon un observateur averti. Néanmoins, bien d’autres accoutumés se rabattent sur l’inhalation de produits volatiles et solvants organiques tels que la colle, les détachants, les aérosols, l’éther et l’acétone. Des produits très dangereux mais qui sont à leur portée car ils sont disponibles à des prix abordables. « Si les adolescents sont les principaux ciblés par cette pratique, cela s’explique par le fait que cette catégorie de la société est perçue comme une proie facile, en raison de sa délicatesse, qui succombe de manière incontrôlée aux tactiques des dealers qui font des endroits juvéniles, notamment les collèges, les lycées, les instituts et les universités, leur terrain de prédilection pour écouler leurs marchandises », nous dira un professionnel de la santé publique. « La majorité de nos interlocuteurs, à travers le numéro vert de la cellule d’écoute, sont issus de cette catégorie », tenait à nous confirmer un psychologue que nous avons abordé. Cependant, malgré la tentative des responsables des établissements scolaires ainsi que des efforts consentis par les éléments de la gendarmerie et ceux de la sûreté, opérant dans le sens à mettre un frein à ce fléau, notamment en ces endroits bien précis, le danger ne fait que s’accentuer et les drogues ne cessent de franchir les seuils de ces établissements. Comme pour fuir une réalité de plus en plus dure en s’immergeant dans un « paradis artificiel », de nombreux jeunes trouvent le paroxysme de leur plaisir en usant du jargon populaire de chez nous pour parler de kif, hchicha ou zetla sans prendre conscience du sombre tunnel dans lequel ils s’engouffrent. Toutefois, on ne doit pas se voiler la face pour reconnaître que l’ampleur qu’a pris ce fléau à travers la wilaya de Tiaret devient incontestable. Ainsi, les services de la police à eux seuls sont parvenus à saisir pas moins de 803 646 gélules de psychotropes, 313,590 kilogrammes de kif traité, 3217 unités de boissons alcoolisées et 49 000 unités de tabac à chiquer durant l’année en cours, dont 168 160 gélules de psychotropes et 313,495 kilogrammes de kif traité durant le premier semestre. La plus grosse saisie a été opérée durant la troisième décade du mois de juillet quand ces services avaient mis la main sur 622 500 capsules de psychotropes de marque prégabaline…Nonobstant, le fléau est dans la plupart des situations favorisé aussi par la démission des parents lesquels, à défaut de faire face à la situation, préfèrent fuir leur responsabilité pour ne se rendre compte qu’une fois trop tard. A titre indicatif, la rupture conjugale ou le divorce est une étape très difficile en soi et se veut encore plus pénible quand le couple a des enfants dans la mesure où ces derniers encaissent le coup. C’est le cas édifiant de ce jeune adolescent qui avoue avoir perdu tous ses repaires depuis la séparation de ses parents. Selon son entourage, il présentait une ferveur exemplaire pour ses études depuis son entrée à l’école et ses notes le confirmaient à chaque fois. Mais, une fois au lycée, il voyait arriver devant lui la fin d’un rêve et le commencement d’une période inquiétante tant il sentait son moral à terre. Ayant perdu sa passion et le goût à la vie, ce dernier se sentait perdre confiance en soi et peinait à se faire des amis. Une connaissance, comme il voulait l’avouer, l’avait emporté vers ses premières consommations de cannabis: «Je savais que je frôlais le seuil d’un monde qui n’était pas le mien et auquel je n’ai jamais songé, mais, à peine le pied dans le bain, je savais que j’allais continuer reprendre», se souvient Khaled qui, à 19 ans, est devenu un adolescent renfermé et influençable. À 15 ans, Farid, aujourd’hui caressant la vingtaine, nous révèle qu’il commençait à connaître les pires moments de sa vie quand il remarquait la tension qui régnait quotidiennement entre ses parents. Ses notes décroissaient et il arrivait souvent en retard à ses cours en répondant de haut à ses enseignants qui lui reprochaient son comportement. «Parfois, je me sentais tellement dans les nues que je n’arrivais même plus à écrire», se rappelle t-il. En substance, un médecin nous relatera en parfaite connaissance de cause que « La drogue est le refuge de tous les jeunes, ou parfois des adultes même, qui souffrent. Néanmoins, il faudrait s’attaquer aux racines du mal et ne pas toujours se contenter de procéder par des arrestations, des soins ou des emprisonnements ». Il est tant vrai qu’un sujet soigné ou ayant écopé d’une peine de prison ne pourrait cesser avec son accoutumance si les problèmes qui l’ont mené dans ce « jardin de la mort » ne viennent pas à connaître une issue…Autrement dit, il est impératif d’impliquer tout le monde afin de minimiser les dégâts. «En thérapie, on nous a toujours inculqué que pour cesser de consommer, il faudrait faire montre d’autant d’énergie qu’on en mettait pour se procurer de la drogue. Ainsi, si tous les toxicomanes agissaient comme ça, le monde irait mieux», remarquait Abed, un ancien toxicomane qui consacre aujourd’hui tous ses efforts à sa famille et son travail. Ce dernier a découvert, au fil du temps, que le bonheur se trouve ailleurs que dans la drogue: «J’ai finalement compris qu’avant, ce n’était pas moi qui faisait tout en fonction de la drogue. C’est la drogue qui me faisait tout faire en fonction d’elle», avouait-il enfin… Par ailleurs, il y a lieu de rappeler que toutes les consciences sont aujourd’hui interpellées pour tabler sur un plan directeur de lutte contre toutes formes de drogues. Dans ce contexte, les secteurs de l’éducation et de la formation professionnelle, aux côtés des services de sécurité et ceux de la santé publique, ont un grand rôle à jouer en matière de sensibilisation et de prise en charge préventive afin de juguler ce phénomène qui menace de plus en plus la société, notamment à Tiaret, une région auparavant transitaire et qui est devenue consommatrice, à l’instar de plusieurs autres wilayas du pays. Par ailleurs, soulignons que les services de sécurité ainsi que certaines associations ne cessent d’organiser des actions de sensibilisation dans le souci de mettre un frein à ce fléau qui devient une menace incontournable pour toute la société. Par ailleurs, il y a lieu de souligner qu’il est vraiment temps d’agir pour contrecarrer ce phénomène en luttant vigoureusement contre le fléau de la drogue et cela nécessite une mobilisation collective et des actions concrètes pour protéger nos jeunes et notre société en général. Autrement-dit, il faudrait impliquer les familles, les établissements scolaires, les centres de formation professionnelle, les universités et les médias et ce, afin de soutenir, tant qu’on peut, les autorités sécuritaires. Une lutte collective qui requiert une approche globale et solidaire où chacun a un rôle à jouer pour prévenir, sensibiliser et soutenir les sujets accoutumés par la drogue.
SALEM REMMANE


